Le Professeur de Philosophie

Plaidait pour la danse pudique en 2006

Plaidoyer pour la sauvegarde de la danse africaine traditionnelle

* Par M. Elimane Thiam

 100e8061Cette réflexion est pour moi une forme de « SOS » pour la sauvegarde du patrimoine africain en général et sénégalais en particulier.

Depuis l’année dernière, une vive polémique a été soulevée autour de la danse africaine. En effet, l’exhibitionnisme, le « sexisme » (pardonnez- moi l’emploi du mot), l’érotisme ont fini d’enterrer la valeur de la danse africaine traditionnelle et de la priver de la place prépondérante qu’elle occupait dans l’organisation sociale traditionnelle.

Nos danseurs modernes, hommes comme femmes sont traités de tous les noms d’oiseau. Et pourtant leur maladie, même si elle est grave, n’est pas incurable. Cette maladie je l’appelle la « cécité culturelle ». En fait, ils n’en sont pas tous atteints et ils ne refusent pas d’être traités.

Et si nous leur faisions savoir ? Et si nous rappelions aux uns et aux autres les vertus de la danse traditionnelle africaine, peut- être sauverions- nous nos cultures, peut- être récupérerions- nous des enfants égarés d’une Afrique minée par le phénomène de l’acculturation.

Rappelons à nos danseurs et disons aux générations futures que l’Afrique regorge de mystères et que la danse est l’une des principales richesses culturelles traditionnelles.

Cette danse dont il est ici question est loin des délires du « Ndombolo », du « coupé – décalé » ou du « Leumbeul- Down »… Elle n’est pas objet d’études dans la plupart des multitudes d’écoles de danse qui poussent çà et là telles des champignons.

Cette danse est un matériel pédagogique. C’est une danse rituelle, une danse de méditation, une danse de communication, une danse thérapeutique.

Elle fait partie de toutes les cérémonies et rites initiatiques.

Elle est un véhicule privilégié des connaissances ésotériques. Les mythes, légendes, histoires des ancêtres et archipatriarches y étaient enseignés.

Elle est un support d’invocation car l’énergie qui descend du ciel passe par le corps pour atteindre la terre avant de retourner à sa source originelle. Les pieds restaient toujours sur le sol (contrairement aux leumbeul down où c’est tout le corps qui est étendu par terre). L’énergie spirituelle pénétrait le corps, support de transmission de celle-ci et moyen de communication avec le suprasensible. Il en est ainsi des danses de fécondité qui précèdent la saison des pluies.

Chez le religieux, la danse esquissée n’a rien de profane, ni d’érotique. Elle est profondément ancrée dans la vénération et l’adoration. Regardez les « Baay Fall », séjournez chez les Layennes et faites un détour chez les Tijanes, vous serez surpris et,  peut être, marqués à vie par le respect, la spiritualité et l’harmonie qui caractérise leurs mouvements.

 

 

 

La danse était un art de vivre, un rite initiatique, marquant le passage d’une classe d’âge à une autre. Les exemples, à ce titre, fusent de toutes parts. Chez les diolas  de la Casamance, par exemple, on faisait danser le futur initié pour le préparer à recevoir les connaissances ésotériques du « bois sacré ».

Lors de la cérémonie de clôture, une danse de consécration était organisée pour marquer l’entrée dans la « case des adultes ». La danse était ainsi un outil d’évaluation car les failles pouvaient conduire à la disgrâce.

La danse traditionnelle est codifiée et obéit à une chorégraphie fixée par la tradition. Elle était esquissée avec gravité et solennité. Elle n’a rien à voir avec la danse moderne, populaire, ouverte aux libertés d’improvisation.

Cette danse a des vertus thérapeutiques chez les lébous du Sénégal côtier. Il s’agit, ici, du « Ndeup » où cérémonie d’exorcisation. Sa finalité est de libérer un corps de l’emprise d’une force malveillante. Elle vise à accumuler l’énergie de la collectivité pour l’opposer à celle du génie maléfique. Cette danse utilise les vibrations du corps au niveau des épaules, de la poitrine, du bassin et des pieds, pour conduire le malade à l’extase. Cet instant de transe est le moment où le démon quitte le corps. Chez les « socés », le « kankouran » porte un masque tout comme le faux lion ou «  siimb ». Ils imitent la danse des animaux incarnés. Dans ces derniers cas, seuls les initiés sont autorisés à rester près de l’être hybride; car, eux seuls sont aptes à déchiffrer les messages codés de ce dernier et à les transmettre à la communauté.

Plus près de nous, chez les Dogons et chez les Bambaras de mêmes que chez la massai de telles réalités existent.

Alors que l’on arrête d’injurier ces jeunes parce qu’ils ne savent pas. Remplissons notre devoir d’éducation et de relais pour que la tradition soit préservée, arrêtons la chasse aux sorciers et sorcières que nous fustigeons (en traînant ces jeunes devant les tribunaux ; quoi que ce ne soit pas, ici, une invite à la débauche; au contraire…) alors que nous regardons leurs cd ou leurs productions en cachette. Encadrons- les, réorientons- les et éveillons- les afin qu’il soient présents et non simples figurants à ce « rendez-vous du donner et du recevoir » dont parlait feu le Président Poète Senghor.

L’Afrique, certes, n’est pas le continent qui excelle dans la science et la technique. Seulement n’oublions pas qu’elle est le berceau de l’humanité.

Alors  vous les jeunes, je m’adresse à vous. Ne tombez pas dans la recherche de l’argent facile. Ne cédez pas à la tentation et à l’effet de mode. Etre «  in », ne signifie pas singer, imiter bassement. Ne nous faites pas tomber dans la nuit noire de l’ignorance dont parlait Hegel. Vous les filles, ayez un peu plus de pudeur. Ce qui faisait le charme de la femme traditionnelle c’étaient ses tresses naturelles mais surtout le respect profond de son corps qu’elle réservait exclusivement à l’élu de son cœur. La modernité vous parle en termes de courage, d’engagement, de formation et de combat pour le mérite de la place qui vous est échue au panthéon de la culture. Vous, socle de la société, si vous trébuchez les hommes tomberons! Vous, l’arrière garde, le dernier rempart, vous faites la stabilité de nos foyers! Oui! Souvenez- vous de Yacine Boubou, d’Aline Sitoé, des femmes de Nder! Regardez ces femmes Ministres, Préfets, Avocates, Soldats, Commerçantes, Mareyeuses, ces femmes au foyer, celles que l’on appelle « Bonnes » si elles n’étaient pas là, ces Danseuses de Balais! Alors, vous avez des modèles, des exemples à imiter à n’en plus finir.

Ce devoir de mémoire, de relais et de sauvegarde du patrimoine culturel vous incombe tout autant.

 

Vous, générations à venir, la pérennité de nos valeurs est entre vos mains; car, si l’art est un « antidestin » comme le disait A. Malraux, la danse qui est un art, consacre la victoire de l’homme sur le temps et l’inscrit dans l’immortalité.

Rapprochez vous de vos aînés, retournez à vos sources. Améliorez l’existant mais ne le profanez pas. Appropriez vous cette devise de l’intelligentsia de la négritude : « l’enracinement et l’ouverture ».

La question que vous devez continuellement vous poser est celle de savoir si ce que vous prenez chez l’autre vaut mieux que ce que vous perdez de vos valeurs- telles que le « kersa », le « soutoura », le « diom »- qui font notre beauté et notre fierté.

M. Elimane Thiam                                                                                                                                                   

Professeur de philosophie

Au lycée Khar kane de gossas

elimanel2006@yahoo.fr

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