A propos de la renaissance africaine de Amadou Elimane Kane

Par Bacca Bah

                             A propos de la renaissance africaine de Amadou Elimane Kane

              Dans sa contribution dans le journal le Quotidien de samedi 7 et dimanche 8 février 2015 intitulée <<Cheikh Anta Diop, un bâtisseur : Un Etat fédéral, un des leviers de la renaissance africain >>, Amadou Elimane Kane propose plusieurs schémas pour que la renaissance africaine soit une réalité.  Parmi ces schémas il y a ce qu’il appelle ‘’l’unité linguistique’’.

    M. Kane pense que sans l’unité linguistique point de renaissance africaine. Pour lui, l’unité linguistique passe d’abord par l’élimination de toutes les langues minoritaires et l’imposition d’une langue unique. Il prend l’exemple du Sénégal où la langue wolof est devenue la langue nationale de fait. Par conséquent,  elle doit être imposée sur toutes les communautés du pays et remplacer celle de français.

                Pour cela, il faut d’abord instituer une ‘’académie’’ de la langue wolof, organiser des prix littéraires, traduire des ouvrages, publier des dictionnaires linguistiques et scientifiques. Et ce travail doit être fait et appliqué aux autres territoires du continent où il y a une langue majoritaire pour « harmoniser » les régions.

                Je voudrais dire  à M. Kane que choisir une seule et une langue au détriment des autres langues, quel que soit l’expansion de cette langue aurait des conséquences incalculables. Et voici quelques un :

1)      Imposer une seule et unique langue comme la langue de l’instruction à l’école favorisera cette langue. Prenons un exemple simple : un enfant wolof de six ans et un enfant seerer du même âge qui vont à l’école élémentaire où la langue de l’instruction est le wolof n’auront pas de sans doute la même égalité de chance de réussir pour la simple raison que le premier a déjà acquis un vocabulaire dans sa langue maternelle que le dernier n’a pas.

2)      Choisir une seule et unique langue encouragerait la communauté de cette langue de ne faire aucun effort pour apprendre d’autres langues. Cela la pousserait même à les mépriser.

3)      Choisir une seule et unique langue marginalise d’autres langues nationales et même à la limite les prépare à la mort programmée. Si on choisit la langue wolof ici au Sénégal, qu’est-ce que deviendrait la littérature et l’ossature des autres langues nationales ? Qu’est- ce qu’on fera avec les chants épiques de Guélaye Ali Fall ? Qu’est -ce qu’on va faire avec des poèmes religieux en pulaar de Ceerno Boy, de Abdourahmane Banadji ? Est-ce qu’on va enterrer le long poème en Ajami de Mamadou Aliw Thiam compagnon de Elhadji Oumar Tall dans la guerre sainte ? Est-ce qu’on va jeter tout cela à la mer à cause d’une prétendue unité linguistique préalable à toute renaissance africaine ?

4)      Choisir une seule et unique langue couperait définitivement le lien linguistique et culturel avec les mêmes communautés dans les autres pays. Par exemple un Halpulaar au Sénégal n’aura plus ce lien affectif et historique qui est la langue avec d’autres Halpulaar en Mauritanie, au Mali, en Guinée, en Gambie et j’en passe. Et ce sera la même chose avec les Soninke et les Manding.

5)      Choisir une seule et unique langue mettrait l’unité nationale en danger. Je pense que parler le même langage est mieux que parler la même langue. On doit privilégier « l’unité dans la diversité » plutôt que « l’animosité dans une unité de façade ». Et on doit aussi comprendre que parler une seule langue n’est pas un facteur de l’unité et de rassemblement. Et par conséquent, ça ne favorise pas la renaissance africaine. Si non, comment comprendre le déchirement entre Les Somaliens et les Rwandais. Et pourtant les premiers parlent la même langue. La Somalie est le  seul pays africain au Sud du Sahara où on ne parle qu’une langue.  Les seconds  sont les Tutsi et les Hutu qui se sont entretués et ont toujours des problèmes. Et pourtant ils parlent pratiquement la même langue.

6)       Et enfin, choisir une seule  et unique langue pour l’imposer aux autres poussera naturellement ces derniers à la révolte. En Afrique du Sud, au temps de l’Apartheid, les autorités blanches de l’époque ont imposé l’afrikaans aux écoliers noirs. Ce fut le massacre terrible de ces derniers. En Algérie les Berbers refusent toujours l’imposition de la langue arabe. N’en parlons pas le conflit entre Les Wallons et les Flamands en Belgique. Et ce le cas entre le Québec et reste du Canada où le premier essaye farouchement de résister d’hégémonie de la langue anglaise.

     Moi, je pense sincèrement que ce serait inopportun de parler de remplacer le français par une seule et unique imposée aux autres. C’est vrai que les langues nationales sont très proches. Maitriser l’une aiderait très rapidement à maitriser l’autre. Mais on ne doit pas prendre ce prétexte pour imposer l’une au détriment des autres. Ii faut impérativement étudier toutes les langues.

   Pour cela, on doit commencer par les introduire dans les écoles élémentaires où chaque enfant étudiera dans sa langue maternelle et aura un choix à une autre  langue nationale avant d’être initié à la langue française et plus tard aux autres langues étrangères comme l’anglais, l’arabe etc. En ce faisant, on donnera à tous les enfants du Sénégal la chance égale de réussir et au moins de parler deux langues nationales. On ne me dira si le gouvernement aura les moyens de le faire.  Je répondrais oui en ajoutant que la renaissance africaine n’a pas de prix. Elle a un coût.

             En guise de conclusion, lisons le professeur Iba Der Thiam qui parle d’écriture de l’Histoire général du Sénégal : << On fera en sorte pour que tout passe dans les conditions telles que nous ne laissons de cote aucune ethnie, aucune culture, aucun religion, aucun région et aucun sensibilité, afin d’élaborer une histoire consensuelle>> Le Quotidien, lundi 16 Février 2015 No 3616, P2.   Et M.  Amadou Elinane Kane nous propose de laisser en rade une partie de l’histoire du Sénégal. Quel poète et quel écrivain !

 

                         Bacca BAH, écrivain et professeur d’anglais au Lycée de Thiaroye

                                             baccabah@rocketmail.com

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