Albert Camus, L'Etranger

Texte trente deuxième

Texte trente deuxième                                                                     28 décembre 2014

[...]

Peu après, le patron m’a fait appeler et, sur le moment, j’ai été ennuyé parce que j’ai pensé qu’il allait me dire de moins téléphoner et de mieux travailler. Ce n’était pas cela du tout. Il m’a déclaré qu’il allait me parler d’un projet encore très vague. Il voulait seulement avoir mon avis sur la question. Il avait l’intention d’installer un bureau à Paris qui traiterait ses affaires sur la place, et directement, avec les grandes compagnies et il voulait savoir si j’étais disposé à y aller. Cela me permettrait de vivre à Paris et aussi de voyager une partie de l’année. « Vous êtes jeune, et il me semble que c’est une vie qui doit vous plaire. » J’ai dit que oui mais que dans le fond cela m’était égal. Il m’a demandé alors si je n’étais pas intéressé par un changement de vie. J’ai répondu qu’on ne changeait jamais de vie, qu’en tout cas toutes se valaient et que la mienne ici ne me déplaisait pas du tout. Il a eu l’ai mécontent, m’a dit que je répondais toujours à côté, que je n’avais pas d’ambition et que cela était désastreux dans les affaires. Je suis retourné travailler alors. J’aurais préféré ne pas le mécontenter, mais je  ne voyais pas de raison pour changer ma vie. En y réfléchissant bien, je n’étais pas malheureux. Quand j’étais étudiant, j’avais beaucoup d’ambition de ce genre. Mais quand j’ai dû abandonner mes études, j’ai très vite compris que tout cela était sans importance réelle.

Le soir, Marie est venue me chercher et m’a demandé si je voulais me marier avec elle.  J’ai dit que cela m’était égal et que nous pourrions le faire si elle le voulait. Elle a voulu savoir alors si je l’aimais. J’ai répondu comme je l’avais déjà fait une fois, que cela ne signifiait rien mais que sans doute je ne l’aimais pas. « Pourquoi m’épouser alors ? » a-t-elle dit. Je lui ai expliqué que cela n’avait aucune importance et que si elle le désirait, nous pouvions nous marier. D’ailleurs, c’était elle qui demandait et moi je me contentais de dire oui. Elle a observé alors que le mariage était une chose grave. J’ai répondu : «  Non. » Elle s’est tue un moment et elle m’a regardé en silence. Puis elle a parlé. Elle voulait simplement savoir si j’aurais accepté la même proposition venant d’une autre  femme, à qui je serais attaché de la même façon. J’ai dit : «  Naturellement. » Elle s’est demandé alors si elle m’aimait et moi, je ne pouvais rien savoir sur ce point. Après un autre moment de silence, elle a murmuré que j’étais bizarre, qu’elle m’aimait sans doute à cause de cela mais que peut-être un jour je la dégouterais pour les mêmes raisons. Comme je me taisais, n’ayant rien à ajouter, elle m’a pris le bras en souriant et elle a déclaré qu’elle voulait se marier avec moi. J’ai répondu que nous le ferions dés qu’elle le voudrait. Je lui ai parlé alors  de la proposition du patron et Marie m’a dit qu’elle aimerait connaître Paris. Je lui ai appris que j’y avais vécu dans un temps et elle m’a demandé comment c’était.  Je lui ai dit : «  C’est sale. Il y a des pigeons et des cours noires. Les gens ont la peau blanche. »

Albert Camus, L’Etranger.

Quelques axes de lecture 

-          Un personnage-narrateur atypique, bizarre

 -          Les valeurs des temps et modes verbaux

 -          Marie et sa demande en mariage peu ordinaire

 -          Le discours rapporté : le style direct, le style indirect et le style indirect libre.

 Grammaire : La proposition subordonnée interrogative indirecte 

 Règle : L’interrogation indirecte comprend une proposition principale qui annonce la question et une subordonnée qui énonce la question[1].

 Elle exige : une absence de guillemets, d’inversion de sujet et de point d’interrogation. La subordonnée interrogative indirecte se trouve à la suite de verbes exprimant une question (demander) ou ceux impliquant une interrogation (dire, ignorer, ne pas savoir, indiquer, montrer, ne pas savoir, rappeler, etc.)

 Exemple : « Elle s’est demandé alors si elle m’aimait et moi, je ne pouvais rien savoir sur ce point. »

 



[1] A. Souché, J. Grunenwald, Grammaire française 4e et 3e, Paris, Fernand Nathan, 1967.

 

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