" Le prétexte" de Birago Diop

Texte cent douzième

 I- Présentation de l'auteur et du texte : "Le prétexte" symbolise le deuxième conte du recueil Les Nouveaux contes d'Amadou Koumba ( qui en comptent 13) écrits par Birago Diop ( 1906-1989) et publiés en 1958. Birago Diop fut diplômé de l'Ecole nationale vétérinaire de Toulouse en 1934. Il fut nommé ambassadeur du Sénégal en Tunisie (1960-1965). 

Sources : biragodiop.com, Wikipedia 

Texte choisi : "LE PRETEXTE"
Qu'avait-on dit? Qui avait parlé? Sur quoi parlait-on et de quoi avait-on parlé? Je n'avais pas écouté. J'ouvris mes oreilles lorsque j'entendis :
- Non!
Et la voix d'Amadou Koumba :
- Non, dit Amadou Koumba, point n'est besoin d'un gros appât pour piéger une grosse bête. Des prétextes? Qui veut peut en trouver. Certes, il y faut l'occasion. Le bambin s'attrape au flanc du canari d'eau à la canicule, et Guéwel M'Baye, le griot, admire encore en ses vieux jours comment son maître, Mar N'Diaye, se débarrassa, un soir, d'un hôte trop encombrante
 
En ce temps-là, nous ne connaissions ni Prévoyance ni Conditionnement. Nous n'avions qu'un commandant par cercle. On ne te prêtait pas deux sous pour t'en reprendre sept. Nous n'avions pas partout des Libanais, ni autant de Syriens, à peine quelques Nor-ou-Ganar 1 tenant boutique. Les patrons blancs des comptoirs comprenaient quelquefois mieux le woloff ou le sérère que leurs employés noirs, et beaucoup parmi ces derniers parlaient souvent un français plus pur que celui de leur toubab venu tout droit de ses montagnes, sans avoir jamais passé même dans les environs de Paris.
Le paysan empruntait à son traitant, aux mois de soudure, pour vivre et se vêtir, pour faire vivoter et habiller sa famille. Il portait à son traitant sa récolte, payait sa dette, retirait ses gages, et, ses achats faits, s'en retournait à son village jusqu'aux prochains mauvais jours, jusqu'aux mois de la soudure.
Ce traitant, que son toubab venait contrôler de loin en loin, était quelquefois un enfant du terroir, mais le plus souvent un Saint-Louisien, un domou n'dar. Cossu, respecté, il était la providence des passants, le bienfaiteur des voyageurs et des petits talibés des écoles coraniques qui mendient leur pitance le matin, leur repas au milieu du jour et leur provende la nuit.
Le plus réputé des traitants du Baol était Mar N'Diaye, venu de Saint-Louis aux premières années où le chemin de fer traversait le Diander, Djéri-Djor-le-Vaillant ayant disparu. Il n'était pas un baol-baol qui ne connût de nom sa loyauté en affaires, sa générosité envers les miskines et son affabilité envers tout le monde. Son hospitalité était renommée dans tout le Baol, dans le Cayor, du Oualo au Sine-Saloum.
C'est pourquoi Serigne Fall décida un jour de lui faire visite et partit de Tivaouane vers N'Diénène.
 
Serigne Fall était de ces éternels talibés gravitant de loin autour de nos vrais marabouts, de nos grands marabouts. Ne connaissant ni khala, ni kassirane, presque souvent guère plus de cinq ou sept sourates en plus de la Fatiha, abondamment nourri de bida, ils se disent à leur tour marabouts auprès du profane crédule, et, « sans bûcher ni tailler », veulent vivre et mener grand train, payant le gîte et la vêture, le boire et le manger en prières; en prières marmonnées inintelligiblement (et pour cause) et en salive copieusement aspergée sur les mains tendues des grandes personnes et sur le crâne tondu et teigneux des enfants. Nous les appelions « petits serignes », vous les qualifiez maintenant de « grands fainéants ». L'espèce est toujours la même : pleine de fausse onction et insinuante, parasite-type, inconstante et vagabonde.
Si tu veux les couvrir, tu resteras les fesses à l'air.
Serigne Fall avait donc décidé d'aller de Tivaouane à N'Diénène faire visite à Mar N'Diaye, le riche et généreux traitant, pour goûter à cette hospitalité dont la réputation avait atteint les rivages de la mer, franchi les berges du Fleuve et dépassé les montagnes du Fouta.
Muni de sa bouilloire pour les ablutions, galbé de son outre, le chapelet plus souvent autour du cou ou dans la poche qu'aux doigts, il s'en fut par les sentiers, s'arrêtant dans les villages, louant le nom du Maître des Créatures, priant, mangeant, dormant chez les fervents croyants, qui se disputaient l'honneur et le bonheur de l'héberger pour attirer sur eux et sur leurs proches les bénédictions divines.
Il arriva enfin, un soir, à N'Niénène. Mar N'Diaye le reçut comme il savait recevoir tout hôte de passage, aimablement, largement, en vrai musulman, en vrai wolof, en vrai domou-n'dar.
Chaque jour, on égorgeait un mouton, on tuait poulets et canards, on confectionnait mayonnaise et crème et toutes sortes de bonnes choses en son honneur et pour le mieux-être de son ventre déshabitué cependant, depuis très peu de temps seulement, du couscous m'boum, à l'oseille et au niébé.
 
Quelqu'un dont tout cela ne faisait point l'affaire, bien qu'il ne fût en rien frustré dans ses prérogatives et avantages, c'était Guéwel M'Baye, le griot de Mar N'Diaye.
Guéwel M'Baye prenait maintenant la défense des enfants, qui n'en croyaient pas leurs oreilles, lorsque les femmes les grondaient et les chassaient des abords de la case de Serigne Fall, sous prétexte qu'ils troublaient le marabout dans ses méditations et ses oraisons.
Sans les en aimer moins, Guéwel M'Baye, en effet, distribuait à l'accoutumée plus de taloches que de caresses aux enfants, et ce, pour leur plus grand bien, pour leur éducation. Et voilà que maintenant, il prenait leur défense contre les femmes de la maison! Il se moquait tout le temps de celles-ci, de leur crédulité et de leur admiration béate devant Serigne Fall.
Si vous ne comptez que sur celui-là pour gagner le paradis, votre place n'y sera pas bien grande, leur répétait-il à tout PROPOS.
Elles avaient beau le menacer
- Hèye! Guéwel M'Baye, attends que Dieu t'attrape!
- Vous me laisserez m'expliquer tout seul avec lui. Que personne ne vienne nous séparer. Il n'est pas aussi naïf que vous, le Créateur.
Mais, devant Serigne Fali, Guéwel M'Baye était obligé de rentrer sa langue pointue et aiguisée, bien que l'envie le démangeât de lui sortir tout ce qu'il avait dans le ventre, de lui dire son fait.
Défense lui avait été faite par son Maître de dire, non pas un seul mot mal placé (ce n'était pas son habitude d'ailleurs, car il avait d'autres moyens pour vexer son monde, et son maître le savait bien), mais d'insinuer la moindre allusion malveillante à l'encontre du marabout.
Et c'est cela qui était le plus dur. Guéwel M'Baye rageait donc en silence. Ne Pouvant verser sa hargne que sur les femmes, à la grande joie des enfants, il avalait et remâchait seul ses réflexions sur Serigne Fall. Les grands n'aiment entendre que les critiques qui leur plaisent, et Mar N'Diaye n'entendait pas qu'on en fît sur son hôte. Guéwel M'Baye se taisait donc, et pourtant...
Pourtant Serigne Fall, dont l'éducation n'était pas plus solide que l'instruction - qui était des plus rudimentaires, l'encre de sa tablette n'ayant jamais séché -, Serigne Fall ne savait même pas se tenir comme il sied autour du plat commun, ni manger convenablement.
Il puisait à pleine main dans la mayonnaise, s'emparait d'une carcasse entière de poulet; se grattait, toussotait, toussait, crachait, crachotait, se mouchait à longueur de journée et n'importe où.
 
Le temps passait et Serigne Fall ne parlait toujours pas de prendre congé.
La traite était arrivée. N'Diénène vivait tout le jour et presque toute la nuit et ne désemplissait pas de paysans venus avec leurs ânes et leurs chameaux porter les produits de leurs champs. Le marché y durait jusqu'après le milieu de la nuit.
 
S'étant sans doute trop ennuyé ce jour-là d'avoir trop entendu parler de mil et d'arachides, discuter poids et bascule, Serigne Fall, après le repas du soir (un couscous à deux sauces, noyé pour terminer de lait frais et mousseux), s'en était allé vers le marché. Flânant entre les étalages éclairés par des bougies et des photophores, il s'était arrêté devant un marchand de biscuits.
Parfois Seytané-le-démon entre en l'homme et le pousse subitement. L'envie prend alors celui-ci de faire ceci ou dire cela sans aucune raison raisonnable; d'avoir cela ou ceci, dont il n'a nul besoin. Ainsi en fut-il de Serigne Fail ce soir-là. Bien qu'il eût le ventre plein à éclater de bon couscous, de mouton et de lait frais, l'envie le prit de manger des biscuits. Il en acheta donc et s'en revint vers la maison de Mar N'Diaye.
Il n'avait certes pas oublié sa prière du soir. Il l'avait faite au pied d'un baobab. Mais son chapelet se trouvant au fond de sa poche, il n'avait pu le retirer, car, chaque fois qu'il plongeait la main dans la poche, ses doigts ne rencontraient que des biscuits.
 
Débarrassé des soucis de la journée, tous ses comptes en règle, Mar N'Diaye avait fini sa prière du soir et disait son chapelet pour les oraisons qu'il avait négligées dans l'ardeur du labeur quotidien. Des prières, Guéwel M'Baye n'en avait pas plus fait que le
Maître de maison quand le soleil brillait et brûlait, bien qu'il n'eût ni comptes à régler, ni soucis grands ou petits à écarter. Il n'en fit pas plus que lui sans doute, puisqu'il avait plié sa peau de mouton et somnolait. Un griot a moins besoin que son maître de demander rémission de ses péchés pour se faire entendre du Bon Dieu et l'attendrir.
Mar N'Diaye priait, Guéwel M'Baye somnolait, quand Serigne Fall entra dans la chambre.
 
Serigne Fall était entré, s'était assis derrière le vieux traitant, et puisait toujours dans sa poche, où le poids des biscuits commençait à peser moins lourd sur les grains de son chapelet. Sa main droite allait constamment de sa bouche à sa poche et de sa poche à sa bouche. Les biscuits craquaient toujours entre ses mâchoires : khadjoum! khadjoum!
Pendant qu'il berçait le sommeil de son griot, ce bruit pourtant régulier : khadjoum! khadjoum! troublait-il Mar N'Diaye dans ses méditations? L'empêchait-il de suivre avec ferveur le chemin du salut, si dur et si rude? Toujours est-il que le vieux traitant, se retournant, interrogea d'une voix qui n'avait rien d'amène
- Qu'est-ce qui fait donc ce khadjoum, khadjoum?
D'une voix doucereuse, malgré sa bouche pleine. Serigne Fall reconnut
- C'est moi.
Et expliqua
- J'ai été après dîner me promener sur la place du marché. J'ai trouvé des biscuits et j'en ai acheté quelques-uns pour me distraire. 
- Des biscuits la nuit? s'ahurit Mar N'Diaye. Des biscuits-la-nuit! Bismilai djam! Des biscuits-la-nuit? Ce n'est pas possible. Serigne Fall, ramasse tes affaires et sors de ma demeure. Sors et va-t-en!
Guéwel M'Baye avait ouvert un oeil et puis les deux oreilles.
- J'ai passé, continuait son maître, Serigne Fall, j'ai passé sur beaucoup de choses, et même sur tout, mais des biscuits la nuit? J'ai passé sur la mayonnaise puisée à pleine main. J'ai pardonné le poulet dépiauté plus que voracement et le couscous avalé goulûment. J'ai ignoré les crachats autour du plat et le grattage avec la main gauche, quand la droite emplissait la bouche. Je n'ai pas entendu les quintes de toux ni senti les postillons. Je n'ai pas écouté les reniflements, ni vu la morve sur mes nattes. Mais des biscuits la nuit? Personne n'a jamais vu cela dans ma maison et ne l'y verra jamais. Des biscuits la nuit! Serigne Fall, dehors!
Et Mar N'Diaye se débarrassa ainsi de Serigne Fall, qui s'en fut dans la nuit, tandis que Guéwel M'Baye se rendormait en murmurant :
- Point n'est besoin d'un gros appât pour attraper une grosse bête.

Birago Diop, Les nouveaux contes d'Amadou Koumba, 1958.

II- Quelques axes de lecture 
- Repérez quelques phrases synonymes de vérités générales 
- Serigne Fall : un hôte encombrant, un imposteur, un vrai faux marabout. Qu'est-ce qui montre qu'un crime n'est jamais parfait ?
- Mar Ndiaye, un bienfaiteur hors pair
- Quelle goutte d'eau fit déborder le vase ? Sur quels éléments Mar Ndiaye avait-il fermé les yeux ?
- Le rôle du griot  Guéwel M'Baye
- Établissez le schéma narratif du conte : situation initiale, élément perturbateur, situation finale. 
- La moralité du conte

Bon dimanche à tous !

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