Texte choisi : " À présent, je m'en moque ..." de Ferdinand Oyono
I. Présentation de l'auteur : Ferdinand Léopold Oyono ( 1929-2010) était un écrivain et diplomate camerounais.
En 1956, il publie Une vie de boy et Le vieux nègre et la médaille. En 1960, il publie Chemin d'Europe.
II. Texte : À présent, je m'en moque ...
Essomba se leva, se racla la gorge, puis regarda malicieusement autour de lui. Il fut pris d'un fou rire. D'autres rires répondirent et l'hilarité devint générale. Essomba se passa les doigts sur les paupières.
- Je me demande d'où me viennent les idées que j'ai parfois... peut-être est-ce parce que je raffole de la viande de tortue ! dit-il en souriant.
Il redevint grave et les sourires disparurent de toutes les lèvres.
- Eh bien, Meka, aurait pu leur faire voir qu'il em... la médaille qu'on allait lui donner en se présentant là-bas... tout simplement avec... un bila'!
Des visages se plissèrent. Personne ne comprenait. Essomba se mit encore à rire mais personne ne rit avec lui. Plié en deux au milieu de la case, Essomba frétillait tout en se frappant les cuisses. On passa la main derrière le pavillon de l'oreille pour tenter de percevoir les mots qu'il avalait dans la crise de rire qui le terrassait.
- Si m... moi... je... je dis qu'i'... qu'i' d'vait met'
le bila... c'est pa'c' que com' ça... le Chef des Blancs... y s'rait baissé pour lui épingler la médaille sur... sur... son bila !...
Le rire éclata avec la violence d'une eau bouillonnante longtemps contenue qui rompt sa digue. Il jaillit de la case, sema la panique parmi la volaille qui chassait paisiblement les cancrelats et disparut au-delà du cimetière de la Mission catholique où le Père Vandermayer, qui lisait son bréviaire, poussa un juron.
Le spectacle était unique dans la case de Meka où tout le monde semblait possédé. On hurlait, trépignait, hoquetait, haletait... On ne s'arrêtait que pour s'essuyer les yeux et recommencer à rire de plus belle. Puis, quand les corps se furent vidés du rire, on passa aux commentaires.
- Ça, c'est bien trouvé ! dit Engamba en frottant son avant-bras droit sur ses yeux. Je vois ça d'ici ! continua-t-il, le Chef des Blancs qui ne peut épingler la médaille sur la poitrine nue de Meka !
- Et qui se baisse pour l'épingler où ça ? demanda Nti en s'esclaffant.
Chacun abaissa ses yeux sur son bas-ventre. Les femmes se remirent encore à rire.
- C'est dommage que moi je ne puisse jamais rien trouver de pareil, dit Meka, dommage que je n'aie pas mangé de tortue dans ma jeunesse... Qu'on serve du vin à tout le monde !
Tandis que les conversations reprenaient, Nua se versa un autre gobelet de vin de palme.
- Je n'aimerais pas qu'on dise que je vous ai empoisonnés..., dit-il en vidant son gobelet. Essomba est vraiment la tortue en personne ! ajouta-t-il en offrant un gobelet de vin à Meka.
- En personne ! dit Meka en portant le gobelet à ses lèvres.
Le gobelet passa de main en main. Le liquide laiteux qui emplissait les dames-jeannes disparaissait à vue d'œil. Quand elles furent complètement vides, Meka, que le vin avait revj-
goré, se leva et bien qu'il n'eût pas besoin de soutien, Engamba lui prit le bras. Ils s'avancèrent au milieu de la case.
- Que les femmes aillent au marigot et que les hommes retournent à leurs occupations... Nous ne pouvons rien sur ce qui est fait, les Blancs sont toujours les Blancs..., dit Meka
en jetant un regard attendri autour de lui. Peut-être qu'un jour ...
– Par ma mère ! répondit Engamba. Le rat de nuit ne raconte pas les aventures qui lui arrivent dans l'obscurité ! Les hommes naissent et meurent... Par ma mère ! Comment finira
le monde avec ces Blancs?
Les amis de Meka se retirèrent un à un. Chacun, après avoir secoué le fond de son pagne, se dirigea vers la cour en s'étirant, sans un regard pour Meka qui s'était assis sur le traversin de raphia qui lui servait d'oreiller. Seuls Nti et Engamba étaient restés.
- Que raconterai-je aux gens de Zourian? dit le mari d'Amalia en hochant la tête. Aïe ! mes ancêtres ... Parti de mon village la tête trés haut dans le ciel ... aprésce qui t'est arrivé, je ...
- À présent, je m'en moque, coupa Meka en crachant sur le mur.
Entre deux bâillements, il ajouta comme pour lui-même :
- Je ne suis plus qu'un vieil homme ...
FIN
Ferdinand Oyono, Le vieux nègre et la médaille, 1956.
Lexique : 1 Cache-sexe.
Excipit : « Dernière partie d'un chapitre ou d'un livre, souvent utilisée pour apporter une conclusion ou une dernière impression. »
III. Quelques axes de lecture
- L'excipit du roman : une scène finale grave ... dans la case de Meka
- La portée de l'autodérision
- Le registre satirique/ parodique / comique ... ?
- " Je ne suis plus qu'un vieil homme ...", que vous inspire cette dernière phrase du roman ?
- Étudier les personnages présents dans cet excipit
- Repérage et interprétation de figures de style : anaphore, gradation, accumulation, allégorie, périphrase, etc.
- La relation entre Blancs et Noirs
IV. Insistons sur :
1. Le passé simple de l'indicatif est employé pour exprimer une action complètement achevée à un moment déterminé du passé. Il permet de raconter les évènements d'un récit historique ou littéraire.
Exemple : « Essomba se leva, se racla la gorge, puis regarda malicieusement autour de lui. »
2. Une figure de style : l'accumulation
L'accumulation est une succession de mots de même valeur grammaticale. Elle cherche à tout dire sur une question.
Exemple : « On hurlait, trépignait, hoquetait, haletait... »
3. L'adverbe de manière en -ment :
On l'obtient généralement en ajoutant le suffixe -ment à un adjectif qualificatif féminin.
Exemple : « paisiblement », « malicieusement »
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05/04/2026