Texte choisi : « Récupération politique » de Alboury Niang
- Présentation de l’auteur : Professeur de français après avoir été instituteur puis directeur d’école, Alboury Niang a publié en 2010 La coque trouée. En 2018, il publie son roman Mon mari, ce politicien.
- Texte : Récupération politique
Nous étions à Yabouciré. Je ne savais pourquoi Birama avait beaucoup insisté pour que nous rendions visite à ma famille. Ma mère, mes frères et sœurs ainsi que tous mes proches parents étaient ravis de nous accueilli. Notre première nuit au village ne fut pas de tout repos. Nous reçûmes successivement une délégation des notables dirigée par l’imam, le bureau du groupement féminin et les dirigeants de l'association des jeunes. Ils y étaient allés chacun des doléances les plus réalistes à l’expression des souhaits les plus utopiques. Birama ne les contredit point. Il semblait même s'inscrire en droite ligne avec certaines de ces rêveries. Et, le connaissant, j'étais persuadée de sa supercherie. Je commençai alors à soupçonner les motifs réels de notre déplacement vers Yaboucirć. Mon mari avait tout planifié. La date de l'élection présidentielle approchait à grands pas et il lui fallait élargir sa base politique. Ayant perdu toute attache avec son terroir natal, il avait décidé d'enrôler les miens. Ainsi, j'entendis Birama promettre monts et merveilles aux miens. Les femmes espéraient donc recevoir une unité industrielle de transformation de céréales et légumes locaux, même si la disponibilité du courant continu était un préalable. L'imam et sa délégation, eux, étaient impatients d'inaugurer une mosquée quatre fois plus grande que celle de l'époque. Car plusieurs villages environnants accomplissaient la grande prière du vendredi à Yaboucirć. Beaucoup de fidèles s'acquittaient de cette recommandation divine en dehors de la mosquée devenue trop exiguë. Les jeunes, quant à eux, avaient hâte de mettre des godasses comme celles de Georges Weah et de courir derrière le ballon sur du gazon, en lieu et place de ce vaste terrain latéritique sans murs de clôture. Dieu seul sait combien de jeunes joueurs et de spectateurs avaient attrapé une maladie respiratoire au niveau de ce terrain. Une poussière rouge y poursuivait et les joueurs et le ballon.
Je me découvris alors épouse d'un homme cynique, opportuniste, avec des qualificatifs pires que ceux prêtés à Machiavel. Pressée de retourner en ville, je me montrai désagréable à son égard. Cela n'eut aucun effet. Birama était tel un chercheur de trésor qui se retrouve subitement dans la caverne d'Ali Baba. Il déploya la grosse artillerie : grosses sommes distribuées et des promesses très alléchantes. Il ne manqua pas cependant de commettre des bévues. Mon mari avait promis aux miens l'électricité et un poste de santé. La première promesse avait divisé les villageois. La cause fallait-il accepter l'installation d'une électricité solaire proposée par ce politicien ou attendre le courant continu promis par les autres aspirants au pouvoir ? Certains soutinrent que le solaire ne permettrait d'accéder ni au réfrigérateur ni aux petites industries capables de créer des emplois. D'autres optèrent pour cette énergie solaire en attendant d'obtenir mieux. Et, l'entêtement des uns et des autres avait failli conduire à des heurts. N'eût été l'intervention du marabout du village, nous aurions assisté au pire.
Quant à moi, je me sentis plagiée, trahie. Mon époux était bien informé de l'état d'avancement du dossier que j'avais introduit au ministère de la Santé. Il savait que je m'étais beaucoup impliquée pour l'implantation d'un poste de santé dans mon village. Mais le voilà qui soutint devant les futurs bénéficiaires être l'auteur de toutes ces démarches. J'avais hâte qu'on rentre. Nous ne pouvions régler nos comptes au village. Il ne fallait nullement s'offrir en spectacle devant les gens de mon terroir, ceux-là qui ne savaient rien de mon ménage.
Sur la route du retour, alors que je croyais être au bout de mes surprises, le marabout de mon village appela sur mon téléphone portable. Il n'avait même pas salué et ne m'avait pas permis de le faire. Voici ce qu'il dit : " Dis à ton mari de ne plus remettre les pieds ici. À cause de lui, notre village est divisé en deux. Même ma famille, celle-là qui guide spirituellement notre communauté n'est pas en reste. Deux de mes frères se sont laissé acheter... » L'absence subite d'un réseau téléphonique l'interrompit. Et quand mon mari avait voulu savoir pourquoi je ne lui adressais plus la parole, je lui répondis par un regard méprisant.
Alboury Niang, Mon mari, ce politicien, Presses panafricaines, 2018.
- Quelques axes de lecture
- Le couple Assouma/Birama : des conjoints aux conceptions opposées
- Birama, un vendeur d'illusions
- Les aspirations des citoyens
- La question de l'électricien : les deux camps de villageois
- Mon mari, ce politicien … Quels sont les adjectifs qualificatifs employés par Assouma dans ce texte ?
- Une tonalité réaliste
- Les valeurs des temps du récit
- Le style direct
- Analyse logique de la phrase : « Je ne savais pourquoi Birama avait beaucoup insisté pour que nous rendions visite à ma famille. »
- Insistons sur :
- Le style direct consiste à rapporter fidèlement, mot à mot, les propos de quelqu’un.
Exemple : Voici ce qu'il dit : « Dis à ton mari de ne plus remettre les pieds ici. À cause de lui, notre village est divisé en deux. Même ma famille, celle-là qui guide spirituellement notre communauté n'est pas en reste. Deux de mes frères se sont laissé acheter... »
- L'imparfait de l'indicatif :
L’imparfait de l’indicatif peut être utilisé pour exprimer des actions qui durent dans le passé.
L'imparfait de l'indicatif est le plus souvent utilisé pour exprimer des actions qui durent dans le passé. Il sert, dans un récit, à évoquer les circonstances secondaires, à décrire les personnages, les lieux, les objets, etc.
Exemple :
« La date de l'élection présidentielle approchait à grands pas et il lui fallait élargir sa base politique. »
« Les femmes espéraient donc recevoir une unité industrielle de transformation de céréales et légumes locaux, même si la disponibilité du courant continu était un préalable. »
3. Le passé simple de l'indicatif :
Le passé simple est employé pour exprimer une action complétement achevée à un moment déterminé du passé. Il permet de raconter les événements d'un récit historique ou littéraire.
Exemple : « Ainsi, j'entendis Birama promettre monts et merveilles aux miens. »
4. Le complément du nom :
Le complément du nom complète le nom dont il précise le sens.
Exemple : « Nous reçûmes successivement une délégation des notables dirigée par l’imam, le bureau du groupement féminin et les dirigeants de l'association des jeunes. »
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15/02/2026