Texte choisi : « Cet enfant … était un don de Dieu. »
- Presentation de l’auteur : Cheikh Hamidou Kane (1928-2026) a reçu une éducation coranique avant de fréquenter l'école française.
" En 1948, il entre au lycée Van Vollenhoven de Dakar en classe de Lettres et Philosophie. Après son baccalauréat, il poursuit à Paris un double cursus: il s'inscrit en licence de Droit pour préparer l'examen d'entrée à l'École nationale de la France d'Outre-mer (école de formation des cadres administratifs pour les colonies), et, parallèlement, il suit une licence de philosophie à la Sorbonne.
Il retourne au Sénégal en 1958 et devient haut-fonctionnaire. Il est Ministre du Plan de 1960 à 1962, puis travaille pour l'UNICEF sur toute la zone de l'Afrique de l'Ouest."
Il fait partie des fondateurs de l'Organisation Enda Tiers-Monde ( 1972) au même titre que Jacques Bugnicourt, Samir Amin ...
Il a écrit : L'Aventure ambiguë (1961) et Les Gardiens du Temple (1995).
- Texte : « Cet enfant … était un don de Dieu. »
Ce jour-là, Thierno l'avait encore battu. Cependant, Samba Diallo savait son verset.
Simplement sa langue lui avait fourché. Thierno avait sursauté comme s'il eût marché sur une des dalles incandescentes de la géhenne promise aux mécréants. Il avait saisi Samba Diallo au gras de la cuisse, l'avait pincé du pouce et de l'index, longuement. Le petit enfant avait haleté sous la douleur, et s'était mis à trembler de tout son corps. Au bord du sanglot qui lui nouait la poitrine et la gorge, il avait eu assez de force pour maîtriser sa douleur; il avait répété d'une pauvre voix brisée et chuchotante, mais correctement, la phrase du saint verset qu'il avait mal prononcée. La rage du maître monta d'un degré :
Ah!... Ainsi, tu peux éviter les fautes ? Pourquoi donc en fais-tu ?... Hein... pourquoi ?
Le maître avait abandonné la cuisse; maintenant il tenait l'oreille de Samba Diallo. Ses ongles s'étaient rejoints à travers le cartilage du lobe qu'ils avaient traversé. Le garçonnet, bien qu'il eût fréquemment subi ce châtiment, ne put s'empêcher de pousser un léger gémissement.
- Répète !... Encore !... Encore !...
Les ongles du maître s'étaient déplacés et avaient poinçonné le cartilage en un autre endroit. L'oreille, déjà blanche de cicatrices à peine guéries, saignait de nouveau. La gorge nouée, les lèvres sèches, Samba Diallo tremblait de tout son corps et s'ingéniait à répéter correctement son verset, à refréner les râles que la douleur lui arrachait.
- Sois précis en répétant la Parole de ton Seigneur ... Il t'a fait la grâce de descendre Son Verbe jusqu'à toi. Ces paroles, le Maître du Monde les a véritablement prononcées. Et toi, misérable moisissure de la terre, quand tu as l'honneur de les répéter après lui, tu te négliges au point de les profaner. Tu mérites qu'on te coupe mille fois la langue...
- Oui... Maître... Grâce... Je ne me tromperai plus. Écoute...
Une fois encore, tremblant et haletant, il répéta la phrase étincelante. Ses yeux étaient implorants, sa voix mourante, son petit corps était moite de fièvre, son cœur battait follement. Cette phrase qu'il ne comprenait pas, pour laquelle il souffrait le martyre, il l'aimait pour son mystère et sa sombre beauté. Cette parole n'était pas comme les autres. C'était une parole que jalonnait la souffrance, c'était une parole venue de Dieu, elle était un miracle, elle était telle que Dieu lui-même l'avait prononcée. Le maître avait raison. La parole qui vient de Dieu doit être dite exactement, telle qu'il Lui avait plu de la façonner. Qui l’oblitère mérite la mort …
L’enfant réussit à maitriser sa souffrance. Il répéta la phrase sans broncher, calmement, posément, comme si la douleur ne l’eût pas lanciné.
Le maître lâcha l'oreille sanglante. Pas une larme n'avait coulé sur le fin visage de l'enfant. Sa voix était calme et son débit mesuré. La Parole de Dieu coulait, pure et limpide, de ses lèvres ardentes. Sa tête endolorie était bruissante. Il contenait en lui la totalité du monde, ce qu'il a de visible et ce qu'il a d'invisible, son passé et son avenir. Cette parole qu'il enfantait dans la douleur, elle était l'architecture du monde, elle était le monde même.
Le maître qui tenait maintenant une bûche ardente tirée du foyer tout proche regardait et écoutait l'enfant. Mais pendant que sa main menaçait, son regard avide admirait et son attention buvait la parole du garçonnet. Quelle pureté et quel miracle! Cet enfant, véritablement, était un don de Dieu. Depuis quarante ans qu'il s'était voué à la tâche, combien méritoire, d'ouvrir à Dieu l'intelligence des fils de l'homme, le maître n'en avait jamais rencontré qui, autant que ce garçon et par toutes ses dispositions, attendît Dieu d'une telle âme. Tant qu'il vivra avec Dieu, cet enfant, ainsi que l'homme qu'il deviendra, pourra prétendre - le maître en était convaincu - aux niveaux les plus élevés de la grandeur humaine. Mais, inversement, la moindre éclipse... Mais à Dieu ne plaise, le maître chassait cette éventualité de toute la force de sa foi. Toujours en considérant l'enfant, il fit une courte prière, mentalement : « Seigneur, n'abandonne jamais l'homme qui s'éveille en cet enfant, que la plus petite mesure de ton empire ne le quitte pas, la plus petite partie du temps... »
« Seigneur, songeait l'enfant en psalmodiant son verset, Ta Parole doit être prononcée telle que Tu l'as parlée... » :
La bûche ardente lui roussit la peau. Sous la brûlure, il bondit, secoua spasmodiquement la chemise légère qu'il portait et se rassit, jambes croisées, yeux baissés sur sa tablette, à quelques pas du maître. Reprenant le verset, il rectifia le lapsus.
Cheikh Hamidou Kane, L’Aventure ambiguë, 1961.
III. Quelques axes de lecture
- L’incipit de L’Aventure ambiguë
- Le maitre et son disciple : Thierno et Samba Diallo
- Les maltraitances subies par Samba Diallo : une époque révolue. Les méfaits de la violence
- A partir de cet extrait, montrez les bienfaits de l’éducation sans violence
- Le point d’exclamation
- Les valeurs des temps et modes verbaux
- Le participe présent et le gérondif
IV. Insistons sur :
- Le point d’exclamation se place à la fin d’une phrase exclamative ou après une interjection. Il sert a exprimer un sentiment très vif.
Exemple : « - Répète !... Encore !... Encore !... »
- L'impératif
Mode de l'injonction, l'impératif permet d'exprimer :
- à la forme positive : un ordre, une exhortation, une prière, un conseil ou une suggestion.
- à la forme négative : la défense.
Il existe à la deuxième personne du singulier et aux deux premières personnes du pluriel.
Exemple : « - Sois précis en répétant la Parole de ton Seigneur »
« Répète »
- Le plus-que-parfait de l'indicatif est employé, dans la langue écrite ou orale, pour exprimer une action antérieure à une autre action passée. Celle-ci est exprimée par le passé simple, le passé composé, ou l'imparfait.
Le plus-que-parfait se construit avec l'imparfait de l'auxiliaire « avoir » ou « être » et le participe passé du verbe.
Exemple : « Ce jour-là, Thierno l'avait encore battu. Cependant, Samba Diallo savait son verset.
Simplement sa langue lui avait fourché. Thierno avait sursauté … »
- Une figure de style : l'antithèse
L’ antithèse oppose deux mots ou groupes de mots qui renvoient à des réalités opposées.
Exemple : « Il contenait en lui la totalité du monde, ce qu'il a de visible et ce qu'il a d'invisible, son passé et son avenir. »
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04/10/2026